19. La machine des Luricans
Il y avait des Luricans partout. Des centaines de petits bonshommes roux, barbus et fumant la pipe, chacun accompagné de sa femme aux cheveux raides et de ses enfants, criaient à tue-tête. La grotte était aménagée comme un gigantesque théâtre. On pouvait y voir des loges taillées dans la roche, un large parterre et un immense balcon. Toutes les places étaient occupées : pas un seul petit espace libre !
Par un ingénieux système de miroirs, la lumière extérieure du soleil se reflétait dans la grotte. D’aveuglants halos cristallins éblouirent Béorf et Médousa. Flag contourna rapidement les adolescents et s’avança sur la scène.
— Cherrrs Lurrricans ! lança-t-il avec force.
Les manifestations de joie cessèrent lentement.
— Cherrrs Lurrricans ! répéta encore une fois Flag d’une voix plus autoritaire. Je sais qu’il n’est pas facile pour un Lurrrican de se tairrre, mais…
— CHUT ! crièrent plusieurs voix dans l’assistance. Chhhhhhhut !
— Merrrci ! reprit Flag en rallumant sa pipe. Je tiens à vous prrrésenter nos sauveurrrs !
Encore une fois, la foule se déchaîna ! Des cris, des sifflements et des applaudissements fusèrent de toute part ! Flag dut encore une fois calmer les Luricans en délire :
— Taisez-vous ! Ça suffit ! Du calme ! Laissez-moi parrrler…
Il n’y avait rien à faire, les spectateurs étaient impossibles à discipliner. Pendant de longues minutes, Flag essaya de reprendre la parole, mais en vain ! Le petit bonhomme devint alors rouge de colère et commença à s’exciter en insultant la foule. Il agitait ses bras et criait à perdre haleine en sautillant.
Ce nouveau spectacle embrasa davantage la salle. Les spectateurs riaient maintenant aux larmes en voyant Flag Martan Mac Heklagrœn, leur chef, danser comme un pantin survolté. Plusieurs se mirent à jouer de la musique et à chanter pour raccompagner. Finalement, outré et hors de lui, Flag se retourna, baissa son pantalon et montra ses fesses à l’assistance. Une vague de cris de joie et de hurlements hystériques fît trembler toute l’île. Flag remonta son pantalon, lança violemment ses sabots à la foule et cria aux trois compagnons :
— ILS SONT INSUPPORRRTABLES ! SUIVEZ-MOI !
Les amis se levèrent et suivirent Flag dans un autre couloir, celui-là éclairé par de petites lampes fixées aux parois. Amos se rendit vite compte que tout l’intérieur de l’île était constitué de couloirs, de galeries et d’étroits passages. Des dizaines d’escaliers montaient et descendaient un peu partout. Flag les guidait avec aisance dans ce labyrinthe de chemins sinueux. Après quelques minutes de marche, tout le groupe déboucha dans une grande pièce. De confortables coussins couvraient le sol autour d’une table regorgeant de victuailles. Sans attendre qu’on l’invite à s’asseoir, Béorf se jeta à pleines mains sur la nourriture.
— Faites comme lui ! lança Flag, encore un peu irrité du comportement de ses compatriotes. Je vous accompagne !
— Merci, répondit Amos. C’est très apprécié !
— M’oui, confirma Béorf, un gâteau aux noisettes entre les dents.
— Pouvez-vous nous expliquer ce qui se passe ici ? demanda poliment le jeune porteur de masques. J’aimerais aussi savoir en quoi nous sommes vos sauveurs ? Sincèrement, je pense n’avoir rien fait pour vous et…
Flag l’interrompit et commença à raconter en détail l’histoire des Luricans de l’île.
Il y a de cela très longtemps, l’île de Freyja appartenait aux Luricans. Les petits bonshommes vivaient à la surface de la terre, dans de charmantes maisons faites de paille et de pierres. Ils élevaient des chevaux sur lesquels ils galopaient des journées entières et vivaient heureux sur leur bout de terre au milieu de l’océan. Un jour, la déesse Freyja avait décidé que l’île deviendrait son sanctuaire, son temple sur la Terre. Elle avait envoyé les Valkyries, de puissantes guerrières chevauchant des pégases, chevaux se déplaçant dans les airs, pour éliminer les « petites vermines rousses » qui peuplaient ce morceau de rocher. Des milliers de Luricans avaient ainsi été assassinés et leurs corps, lancés du haut des falaises. Ce massacre était à l’origine d’une légende racontant que les âmes des morts s’étaient matérialisées en oiseaux et que leurs cris s’élevaient au ciel comme une constante injure à la déesse Freyja.
Les survivants s’étaient réfugiés dans les grottes, mais Freyja avait mis un griffon sur l’île pour la garder. À cause de ce gardien, les Luricans avaient dû abandonner l’idée de revenir à la surface et s’étaient mis à creuser des galeries souterraines pour s’établir. Depuis des générations, les petits hommes roux sortaient de leur terrier avec prudence pour regarder leurs chevaux, devenus sauvages, courir et jouer dans l’herbe folle. Freyja les avait condamnés à vivre cachés et reclus dans les ténèbres. La puissante déesse avait fait fi de leurs dieux et s’était implantée de force. Les Luricans la surnommaient maintenant « la mortelle » et jamais son véritable nom n’était prononcé.
Laissés à eux-mêmes, les Luricans étaient devenus débrouillards et ingénieux. Ils avaient inventé des machines à creuser la terre, des portes piégées pour feinter le griffon, un système d’éclairage à l’huile de terre (une substance noire et visqueuse ressemblant étrangement au pétrole brut), des fours à loupe, des cuisinières radiantes activées par les rayons du soleil et des serres intérieures pour faire pousser une incroyable quantité de légumes. Malgré leur caractère dissipé et leur propension à faire la fête, ces petits êtres avaient réellement accompli des miracles. Ils avaient repris leur destin en main et s’étaient rapidement adaptés à leur nouvel environnement.
Depuis longtemps, les Luricans voulaient chasser Freyja de l’île en tuant d’abord son griffon. À leur grand bonheur, Amos et Béorf avaient réalisé cet exploit ! Voilà pourquoi ils étaient maintenant des héros ! En plus, les garçons avaient refusé les grâces de la déesse, ce qui, pour le peuple de l’île, en faisait doublement des héros ! Des espions Luricans avaient tout vu et tout rapporté à leur chef.
Par contre, Médousa semblait mettre Flag mal à l’aise. Il évitait de la regarder et ne répondait pas à ses questions. Le petit bonhomme n’arrivait jamais à voir les yeux de la fille et cela l’indisposait. Amos remarqua vite le problème et expliqua au chef des Luricans que les yeux de Médousa étaient, sans nul doute, la dernière chose au monde à regarder. La gorgone précisa alors qu’elle et ses semblables avaient le pouvoir de changer toutes créatures vivantes en statues de pierre. Elle insista aussi sur le fait qu’il lui était très difficile de ne jamais lever la tête de peur de croiser un regard. Toujours porter une capuche pour recouvrir la moitié de son visage était aussi assez contraignant. Flag lança alors :
— Si je comprrrends bien, tant qu’on ne voit pas vos yeux, on ne rrrisque rrrien ?
— C’est cela ! confirma Médousa avec un sourire.
— Donnez-moi une seconde, continua le petit bonhomme, je rrrègle votrrre prrroblème !
Flag quitta la pièce et revint avec trois autres Luricans. Ces derniers demandèrent à Médousa de fermer les yeux et d’enlever sa capuche. Comme elle se sentait en confiance avec Flag, la gorgone s’exécuta sans poser de questions. Les trois petits bonshommes prirent une série de mesures de sa tête, discutèrent entre eux à voix basse, puis quittèrent la pièce en parlant de la transparence d’une certaine « pierre de sable ».
— Que se passe-t-il ? lança Médousa en remettant sa capuche.
— Les Lurrricans vont vous offrrrir un cadeau ! répondit Flag. Rrreposez-vous ici maintenant… Dans quelque temps, nous serrrons prrrêts à parrrtir !
— Pour aller où ? demanda Amos.
— Vous rrreconduirrre chez vous ! répliqua le petit bonhomme.
— Mais comment ?
— Plus tarrrd…, décréta Flag, vous verrrez plus tarrrd ! Rrreposez-vous maintenant, je rrreviens vous cherrrcher lorrrsque nous serrrons prrrêts. Il y a de l’eau pour vous laver là-bas et des couverrrtures juste ici… Si vous voulez de l’airrr, il y a une fenêtrrre camouflée qui donne surrr la falaise… Là, vous voyez ? Mais… mais qu’est-ce qui fait ce brrruit ?
— C’est Béorf qui ronfle, expliqua Amos. Ses yeux se ferment automatiquement aussitôt qu’il a l’estomac plein !
— Ouf !… murmura le Lurican en quittant la pièce, je pensais que c’était un trrremblement de terrre.
Amos mangea encore un peu en compagnie de Médousa qui, elle, n’avala pas grand-chose. La gorgone n’aimait pas beaucoup la cuisine des autres races et préférait les plats préparés avec des insectes. Heureusement, elle en avait trouvé quelques-uns en passant dans les couloirs souterrains de l’île. Elle n’avait plus très faim.
Le porteur de masques alla ensuite se rafraîchir un peu. Il s’aperçut bien vite que la gorgone s’était, à son tour, endormie. Amos ouvrit la fenêtre et regarda au loin. Le soleil tombait à l’horizon. L’air était bon et l’odeur de l’océan, envoûtante ! Dans le vent, le jeune garçon détacha ses cheveux et secoua la tête. Les yeux dans le vide, il pensa à sa mère. Il la revoyait rire et jouer avec lui dans leur chaumière du royaume d’Omain. Urban, son père, lui revint aussi en mémoire. Il avait été sauvagement assassiné par les Bonnets-Rouges, et les images de ce meurtre hantaient souvent son esprit. Un grand vide prit place dans le cœur du porteur de masques. Amos vivait des aventures extraordinaires pour son jeune âge, mais la stabilité d’une famille, de sa famille lui manquait énormément. Il versa quelques larmes.
Malgré la présence de ses amis, le garçon se sentit soudainement très seul et très vulnérable. Il venait d’avoir treize ans et sa mission lui semblait de plus en plus lourde à porter. Allait-il vivre ainsi toute sa vie ? Toujours d’une aventure à l’autre sans jamais s’arrêter ? Allait-il toujours voir disparaître ou mourir ceux qu’il aimait ?
« Je pense que j’aimerais tourner la page et revenir à Omain ! se dit-il. J’en viens à regretter d’avoir rencontré Crivannia dans la baie des cavernes. J’aimerais que tout cela soit un rêve… Je voudrais que tout s’arrête et que le monde autour de moi redevienne normal, sans bêtes féroces, sans dieux dominateurs et sans périls à affronter… »
Amos eut alors un coup de fatigue. Il se dirigea vers les coussins, près de la table, se laissa lourdement tomber et s’endormit aussitôt qu’il ferma les yeux. Il vit alors le visage de Lolya. Son amie était magnifique et semblait très sereine. Elle lui dit :
— Amos, je suis contente de pouvoir enfin te parler… Je sais où est ta mère… Elle a besoin d’aide… Reviens vite, nous devons la secourir… Je sais que tu croiras que cette vision est un simple rêve… C’est pourtant moi qui te parle… Je suis à Upsgran et j’attends ton retour… Depuis des jours, je tente d’établir le contact, mais tu ne dors jamais assez profondément… Ramène aussi le dragon… C’est moi qui suis à l’origine des malaises que tu as eus et de ton désir soudain de sauver la bête de feu… Je suis revenue pour me joindre à toi et Béorf… D’ailleurs, c’est lui qui te confirmera que tu n’as pas imaginé ce message ! Ceci n’est pas un rêve… Bonne nuit, Amos… J’ai très hâte de te revoir…
* *
*
Le jeune porteur de masques ouvrit soudainement les yeux. Par la fenêtre restée ouverte, la lumière blafarde du matin avait envahi la pièce. Béorf se réveilla quelques secondes après son ami. En se frottant les yeux, il lança d’une voix faible :
— J’ai fait un drôle de rêve ! Lolya me demandait de te faire un message… Elle n’arrêtait pas de dire : « Ceci n’est pas un rêve, ceci n’est pas une rêve… » Tu y comprends quelque chose, toi ?
— Oui, répondit Amos en souriant. J’avais un doute, mais maintenant, il s’est dissipé !
— Où est Médousa ? demanda Béorf.
— Je ne sais pas…, répondit le porteur de masques en tressant ses cheveux. Hier soir, elle était juste là quand je me suis endormi. Elle ne doit sûrement pas être loin !
— Ouais, grogna le béorite. Elle doit chercher quelques bons gros cafards à se mettre sous la dent. Cette fille est vraiment formidable, mais sa façon de se nourrir me dégoûte !
— Si on a de la chance, ajouta Amos en riant, elle nous en apportera quelques-uns !
Flag Martan Mac Heklagrœn entra alors dans la pièce. Il tenait Médousa par la main. Derrière eux, les trois Luricans de la veille se tenaient le dos droit et affichaient un fier et généreux sourire. La jeune gorgone portait toujours sa capuche sur ses yeux et elle semblait éprouver un peu de mal à voir devant elle.
— Nous aimerrrions avoirrr votrrre avis, messieurs ! déclara le petit bonhomme roux.
— À quel sujet ? demanda Amos, curieux.
— Au sujet de CECI ! s’écria Flag en tirant vers l’arrière la capuche de la gorgone.
Amos et Béorf eurent immédiatement le réflexe de cacher leurs yeux.
— Ce n’est pas nécessaire » assura Médousa. Je suis… je… Enfin, vous pouvez regarder !
La gorgone portait sur le visage un étrange objet. Celui-ci, accroché sur le haut de sa tête, se terminait sur ses yeux en formant des limettes. Les verres rouges étaient réfléchissants, empêchant quiconque de voir ses yeux. Joliment travaillé, cet appareil s’harmonisait parfaitement au visage de Médousa et à la couleur verdâtre de sa peau.
— Wow ! s’exclama Amos. C’est magnifique !
— Tu es vraiment très jolie ! ajouta Béorf.
— Et c’est aussi très utile…, fit la gorgone en rougissant. Je peux voir à travers le verre ! De cette façon, je n’aurai plus à cacher mes yeux sous ma capuche. Je vais pouvoir vous regarder sans risquer de… de…
— … de nous transformer en perchoir à pigeons ! termina Amos en riant.
— C’est ça ! s’écria la gorgone, amusée.
— Elle n’est pas encorrre tout à fait habituée ! précisa Flag. Dans quelques jourrrs, sa vue se serrra ajustée et…
— … et elle pourra chasser le cafard comme avant ! plaisanta le gros garçon.
— Oui, approuva Médousa en s’esclaffant, et je t’en ferai manger de force !
— Arrrêtez de dirrre des bêtises et suivez-moi, ordonna Flag d’un ton amical, nous avons une autrrre surrrprrrise ! Allez debout !
Les garçons se levèrent d’un bond et la troupe emprunta de nouveau une longue série de couloirs étroits et d’escaliers abrupts. En marchant, Béorf entendit derrière lui le bruit d’une mâchoire mastiquant quelque chose de croustillant. Le gros garçon jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Médousa, la bouche pleine, le suivait de très près.
— J’avais un creux, dit la gorgone en avalant un insecte. Tu en veux ? Ils sont particulièrement gros et juteux !
— Ouache ! lança Béorf. Tu te souviens de notre rencontre à Bratel-la-Grande ? Dans la grotte, tu mangeais des araignées… Je ne te l’ai pas dit, mais c’était franchement écœurant de te voir !
— J’aime aussi les sauterelles, les vers de terre et les gros bourdons bien gras ! répondit Médousa qui prenait un malin plaisir à dégoûter Béorf. Mais ce que je préfère, c’est…
— NON ! NON ! supplia le gros garçon. Je ne veux plus rien entendre…
— Dommage…, conclut la jeune gorgone avec un sourire moqueur.
Le groupe déboucha dans une immense cavité taillée dans la pierre. Un grand trou, creusé dans le plafond de cette grotte, laissait voir les nuages. Des centaines de Luricans travaillaient sur une étrange machine.
Flag expliqua qu’il s’agissait d’un appareil volant C’était son invention et il en était très fier, d’où son nom : la flagolfière !
Sa machine volante était un gros ballon gonflé à l’air chaud. Dans ses expérimentations, le Lurican avait découvert un principe physique incontournable : la chaleur monte et le froid descend. Il n’était pas capable d’expliquer pourquoi, mais il se doutait bien qu’en emprisonnant de l’air chaud, il réussirait à s’envoler. La flagolfière avait été créée pour affronter le griffon. Le chef voulait s’en servir pour combattre le gardien de l’île. Comme la bête était déjà morte, il se proposait maintenant de voler jusqu’au continent pour y déposer les deux garçons qui avaient sauvé son peuple, ainsi que leur amie.
Le ballon était attaché à une grande nacelle de bois, qui était en fait une ancienne chaloupe de Vikings, dans laquelle le coffre contenant le jeune dragon avait déjà été installé. Au centre, il y avait un brûleur à l’huile de terre ressemblant à une petite forge. À l’arrière, une grande hélice avec un pédalier servait à faire avancer l’engin. Il y avait de la nourriture à bord en prévision du grand voyage. L’appareil était prêt à prendre son envol.
Sous les applaudissements des Luricans, le groupe prit place à bord. Flag ordonna que l’on coupe les câbles retenant la flagolfière, mais l’engin… demeura sur place ! Un murmure de mécontentement s’éleva dans la grotte.
— Je ne comprrrends pas, s’étonna le petit bonhomme. Nous devrrrions nous envoler !
— Nous sommes peut-être trop lourds ? lança Amos.
— Il serrrait dangerrreux de chauffer davantage le brrrûleurrr… continua Flag. J’ai prrrévu une cerrrtaine quantité d’huile de terrre et si j’en utilise trrrop, je ne pourrrrai plus rrrevenirrr !
— J’ai peut-être une solution, fit le garçon. Nous économiserons l’huile et décollerons bien vite !
Le jeune porteur de masques se concentra et leva une main vers l’ouverture du ballon. Il plaça son autre main juste au-dessus du brûleur. Grâce à ses pouvoirs sur le feu et l’air, il emmagasina la chaleur d’un côté et l’expulsa de l’autre en créant un courant d’air très chaud.
Un tourbillon brûlant s’engouffra dans le ballon en le gonflant davantage.
Amos continua à exercer sa magie pendant de longues minutes. L’appareil volant bougea timidement. Les Luricans hurlèrent de joie ! L’invention de Flag fonctionnait bien. Le ballon avait maintenant doublé de taille et semblait prêt à exploser. Puis, d’un coup, il décolla en passant de justesse dans l’ouverture de la grotte.
— ÇA Y EST ! cria l’inventeur, fou de joie. JE SAVAIS QUE ÇA FONCTIONNERRRAIT, JE LE SAVAIS ! ! !
— Avec un coup de pouce d’Amos, murmura Médousa, tout fonctionne toujours !
La flagolfière prit rapidement de l’altitude et, bientôt, l’île de Freyja parut toute petite dans l’immensité de l’océan. Amos rompit son sort et jeta un coup d’œil en bas.
— Nous sommes vraiment hauts ! lança-t-il.
— Et je n’aime pas ça du tout ! s’écria Béorf, cramponné à la nacelle.
— Moi, j’adore ça ! déclara la gorgone.
Flag était à l’arrière de l’engin et pédalait vivement pour faire tourner la grande hélice. Il avait fabriqué quelques rudimentaires instruments de navigation et il essayait maintenant de s’orienter.
— J’ai de la difficulté à me placer dans la bonne dirrrection ! Le vent ne nous aide pas !
— Je m’en occupe, dit le porteur de masques en levant la main droite.
Aussitôt, une bourrasque vint redresser la flagolfière dans la bonne direction.
— Facile ! lança Amos. Économisons l’huile de terre pour votre retour, Flag. Je vais m’occuper de chauffer l’air du ballon lorsque nous perdrons de l’altitude. Aussi, faites-moi signe si nous dévions trop de notre trajectoire !
— Il faudrrra que tu m’expliques comment tu rrréussis à fairrre cela, dit le Lurican. Tu es un garrrçon trrrès étonnant, jeune Amos !
— Quand nous aurons le temps, répliqua le garçon, je vous dirai tout.
À ce moment, Médousa saisit une grande corde qui traînait par terre. Elle attacha solidement un bout à la nacelle et l’autre autour de sa taille. En ouvrant ses ailes, la gorgone se lança dans le vide en poussant un grand cri de joie. Ainsi arrimée à la flagolfière, elle flottait dans les airs en hurlant de bonheur. Portée par le vent, Médousa cria :
— J’AI TOUJOURS RÊVÉ DE VOLER ! YAAAAOUUUU ! C’EST MERVEILLEUX ! JE VOLE ! JE VOLE !
— Elle mange des insectes et adore se lancer dans le vide, soupira Béorf, l’estomac à l’envers. C’est vraiment une drôle de fille !
— BRAVO ! hurla Amos en applaudissant. TU ES BELLE À VOIR ! SI TU MANQUES DE VENT, DIS-LE-MOI !
Dans le ciel, une fille à la peau verte volait derrière une nacelle en forme de chaloupe, soutenue par un gros ballon et pilotée par un petit bonhomme roux pédalant à vive allure avec, à son bord, un garçon qui maniait le vent et un autre à moitié mort de peur. Ce jour-là, les oiseaux qui croisèrent la flagolfière, assistèrent certainement au spectacle le plus étrange de leur vie.